Un Nouveau Jour
Et si le Québec devenait enfin un pays ? C’est l’hypothèse qu’explore Un nouveau jour, dans laquelle Jean-Philippe Baril Guérard imagine une nation fraîchement indépendante, prête à célébrer son existence. Mais derrière l’euphorie de la victoire se cache une question vertigineuse : comment définir une identité commune dans un Québec multiracial ?
Pour marquer l’évènement, le ministère de la Culture confie à quatre créateurs le mandat de concevoir un spectacle d’envergure. Tous différents — un publicitaire pragmatique, une animatrice populaire, une universitaire exigeante et un documentariste élitiste — ils doivent unir leurs visions. Or, leurs échanges tournent rapidement à l’affrontement. Incapables de s’entendre, ils illustrent une société fragmentée où chacun défend sa propre idée d’un nouveau Québec.
La pièce met rapidement en lumière l’impossibilité de construire un récit collectif consensuel. Les grandes références identitaires sont remises en question, déconstruites, puis réduites à quelques symboles faciles, comme le hockey, la poutine ou Céline Dion. Cette simplification révèle les limites d’un discours cherchant à plaire à tout un chacun, au point de perdre toute signification profonde et véritable.
L’écriture, vive et précise, repose sur des dialogues incisifs qui mêlent humour et réflexion. Baril Guérard y poursuit sa critique de la société du spectacle en montrant comment la nation elle-même devient un produit à promouvoir. L’identité se transforme alors en objet de marketing, façonné par le langage publicitaire, le storytelling et la recherche d’impact médiatique.
Dans ce contexte, la culture n’est plus vécue comme un héritage, mais comme une vitrine à exploiter. Le spectacle censé célébrer le pays devient une opération de communication, où la fierté se mesure à sa visibilité. Ce glissement met en évidence une contradiction profonde : vouloir affirmer une identité tout en la réduisant à une image vendable.
La mise en scène accentue cette tension en enfermant les personnages dans un espace clos, symbolisant leur incapacité à dépasser leurs divergences. Chacun incarne une dérive contemporaine, et leur incapacité à dialoguer reflète un malaise collectif plus large.
Portée par un humour mordant, la pièce évite toutefois le cynisme gratuit. Elle propose plutôt une réflexion lucide sur le fait qu’une nation repose toujours sur un récit à construire. En ce sens, Un nouveau jour rappelle que, même indépendante, une société doit encore apprendre à s’inventer.
Bref, Un nouveau jour est une comédie politique éclatante, d’une intelligence rare, portée par une langue à la fois corrosive et d’une grande beauté. Elle réussit ce que peu de textes osent : faire rire du nationalisme sans mépris, et penser l’identité sans lourdeur. Jean-Philippe Baril Guérard signe une œuvre à la fois mordante et sensible, où le théâtre devient laboratoire du “nous”. Un spectacle nécessaire, hilarant, vertigineux, et un des plus beaux exemples récents de ce que le théâtre québécois sait faire quand il se regarde franchement dans le miroir
Chez Duceppe jusqu’au 10 mai





